La série Chants d’amour en habit de travail a été réalisée en 2016, comporte 34 photographies effectuées en studio sur fond neutre, blanc ou gris, et ne ment pas sur ses sources d’inspiration, les catalogues de vente bricolage à distance et les publicités pour outillage. On compte en tout six personnages, chacun d’entre eux semble être le membre d’une équipe d’ingénierie, fait l’objet d’une étude multi-facettée, expression faciale en action, geste en action, uniforme synthétisé par un Pantone là où généralement le vêtement est décrit par sa matière. Une multiplication de détails dont l’artiste se sert pour étudier les codes de l’imagerie de chantier, avec un regard clinique, des élans de malice, la restitution de son travail semble chercher à révéler la beauté des images produites par le monde du commerce et à les sortir de leur devenir jetable. 

 

Pourtant, la série joue à plus d’un titre avec les ambiguïtés. Mises en séquence, les compositions savamment cadrées dans une esthétique de la nouvelle objectivité s’enchaînent et proposent des irrégularités, un déraillement grinçant, nous invitent à devenir les complices du détournement à l’oeuvre. Avec son modèle unique tantôt posant, tantôt en relâche, et quelques détails trahissant le contexte de fabrication de l’image, le regard n’échappe pas à ce qui s’apparente à une mise en scène. Qui sont ces personnages amusés par leur métier, à la gestuelle a priori ouvrageuse? Un agent de télécommunication lance un sourire un brin salasse, un chef de chantier tient son ventre comme s’il attendait un enfant, une paire de mains montrent comment déverrouiller un coffre-fort. 

 

Soumis à des soubresauts subtils entre enchantement et désenchantement, le sujet besogneux devient le héros d’une comédie racontée sur papier glacé. Et par là-même, l’image échappe à son destin commercial et résiste dans la farce photographique. C’est pourquoi Mélanie Feuvrier s’amuse à introduire sa série par un tiers de son autoportrait, une oreille, un micro, qui écoute ou roucoule un chant d’amour au Pierrot costumé et dépassé par le quotidien de son travail.

Antoine Scalèse